jeudi 15 novembre 2018

Mieux travailler en équipe avec l'alliance co-créée

Il y a un outil que j’ai appris à utiliser il y a quelques années[1] et qui m’est vraiment très utile, au point que je me demande pourquoi il n’est pas enseigné dès le lycée, tellement il est simple et applicable dans toutes les situations.

Le problème

Quand on travaille avec quelqu’un sur un projet, il y a toujours un truc qui finit par coincer. C’est inévitable : on doit faire face à des surprises, des incompréhensions, des malentendus, et ça crée des aigreurs, de la perte de temps, parfois de la rancoeur.

Très souvent, ça vient du fait qu’on n’a pas pris le temps de discuter du projet avant de le commencer, et qu’on a tendance à imaginer que l’autre pense comme nous.

La solution : l’alliance co-créée

La solution est super simple, et on l’a appelée Alliance co-créée ou (Designed Alliance en anglais). Ça consiste à passer quelques minutes avec le/la/les collègue(s) qui vont travailler ensemble pour faire ensemble une alliance co-créée. On se pose ensemble dans une salle de réunion, si possible avec un paper-board. On désigne un animateur, peu importe qui. Objectif : poser quelques questions, y répondre, dégager un consensus parmi les participants, noter le consensus, passer à la question suivante. Parfois, le consensus est une liste de points listés par les participants

Les questions

  1. Quel est l’enjeu de ce projet pour moi, pour le groupe ? (Variante : comment définit-on le succès de ce projet ?) Question fondamentale et sujet de bien des malentendus, car chacun a un enjeu dans la réussite du projet qui est un peu différent de celui des autres. Apprendre un nouveau domaine ? Consolider sa place dans un nouveau poste ? Avancer vite pour pouvoir passer à un truc plus passionnant ou plus stratégique ? C’est très variable et c’est important de mettre ça sur le tapis. En plus, c’est inspirant : ça permet de commencer le projet d’un bon pied, avec optimisme.
  2. De quoi ai-je besoin pour que ça se passe bien ? C’est une question importante et qui nécessite de bien se connaître pour y apporter une réponse rapide. Par exemple, à titre personnel, j’ai besoin de bienveillance, de bonne humeur et d’esprit d’équipe.
  3. Qu’est-ce qu’il faut savoir pour bien bosser avec moi ? Ca peut être les choses que je ne supporte pas, ou mes habitudes. Par exemple : “Je suis distrait, j’oublie parfois des choses, il ne faut pas hésiter à me rappeler des trucs si on n’est pas sûr que j’ai bien noté. Promis, je ne me vexerais pas !”
  4. Quels outils va-t-on utiliser pour se coordonner ? L’occasion de parler des mails, des SMS, du téléphone (si on aime ou pas), si on préfère les réunions IRL. Il peut y avoir un petit aspect négociation dans cette question (et dans d’autres), pour se mettre d’accord.
  5. Comment on fait si ça ne se passe pas bien ? Dans tous les projets, même avec l’alliance co-créée, il va y avoir des malentendus, des bévues, des erreurs, de la frustration. Comment fait-on pour en parler ? Pour ma part, je préfère qu’on en parle le plus vite possible, honnêtement, sans témoins, si possible IRL ou sinon au téléphone, mais surtout pas par mail. Et si possible avec bienveillance ;-) [2].

Cette liste de questions n’est pas exhaustive : on peut en rajouter d’autres si nécessaire, demander à la cantonade si quelqu’un en a une à poser au groupe, et on y répond. En substance, l’idée de fond est d’aborder les points nécessaires avant de commencer à travailler ensemble.

Ensuite, on relit le paper-board ensemble pour valider qu’on est tous d’accord. Le modérateur transcrit le document et l’envoie par mail aux participants. On convient de mettre à jour l’alliance ainsi co-créée chaque fois que nécessaire, aussi bien pour enlever ce qui n’est plus nécessaire que de rajouter ce qui mérite de l’être. L’alliance co-créée pour le projet est un document vivant ! Pour chaque nouveau projet, on refait une alliance. Avec l’habitude, ça vient super vite !

Les domaines d’application

L’alliance co-créée est utilisable dans toute la vie. Au boulot, bien sûr. Je l’ai utilisée chez Mozilla (où j’ai appris l’outil), chez Cozy, chez Qwant. Mais c’est aussi très utile avec son conjoint (ça m’a sauvé plusieurs fois en particulier pour des soirées où nous n’avions pas les mêmes envies) et ses enfants. C’est simple, c’est super efficace. Ce qui est important, c’est que ça marche mieux avant de commencer un projet : ça n’est pas un outil à utiliser pendant une crise…

Notes

[1] Chez Mozilla, j’ai suivi le cycle de formation en coaching CTI.

[2] Un de ces jours je ferai un billet sur la Communication Non Violente. J’aime l’approche de David Servan-Schreiber : “le premier principe de la CNV est de remplacer tout jugement par une observation objective, afin d’éviter les réactions habituelles de son interlocuteur face à une critique. Le second principe est d’éviter tout jugement sur son interlocuteur pour ne parler que de ce que l’on ressent, l’autre ne pouvant contester cela. L’effort consiste alors à décrire la situation en commençant ses phrases par « je », pour être « dans l’authenticité et l’ouverture »”

lundi 12 novembre 2018

Virer Zuckerberg et En Vrac

En vedette : pourquoi Mark Zuckerberg est-il invirable ?

Le New York Times explique pourquoi il va être difficile de virer Mark Zuckerberg de Facebook.

Pourtant, les arguments ne manquent pas :

Et pourtant, malgré ces bévues multiples, il semble invirable. Seul espoir, certains actionnaires s’activent en coulisses en ce sens.

En vrac

  • Le fondateur du World Wide Web veut « sauver Internet ». Brillante idée d’une personne brillante (Tim Berners-Lee !), et qui perd malheureusement toute crédibilité. Il dénonce les problème de fake news et d’atteinte à la vie privée. Très bien. Mais parmi les premiers signataires, on retrouve Google (dont la filiale Youtube a de gros soucis avec la promotion de vidéo conspirationnistes) et l’inévitable Facebook (spécialiste des scandales sur la vie privée et la déstabilisation des sociétés). C’est vraiment trop con de les voir ainsi noyauter une initiative importante ;
  • I asked an online tracking company for all of my data and here’s what I found ;
  • Pendant 2 ans et demi, le trafic Internet entre Washington et Los Angeles a mystérieusement transité par… la Chine. Erreur ou espionnage ? Dans tous les cas, cela montre l’importance du chiffrement de bout en bout d’une part et d’autre part la nécessité pour les opérateurs de surveiller la qualité de leur réseau, par exemple via des sondes ATLAS, comme le rappelle Stéphane Bortzmeyer ;
  • Talking to the Mailman, une longue interview de Richard M. Stallman. Rien de très nouveau, mais un format long où il a tout le temps de s’exprimer, y compris au niveau politique. “Basically, free software combines capitalist, socialist and anarchist ideas. The capitalist part is: free software is something businesses can use and develop and sell. The socialist part is: we develop this knowledge, which becomes available to everyone and improves life for everyone. And the anarchist part: you can do what you like with it.” ;
  • Je découvre le fascinant TED talk de Yuval Noah Harari, Pourquoi le fascisme est-il si séduisant, et comment vos données peuvent l’alimenter, une brillante charge contre la centralisation des données dans les mains des GAFAMs (avec sous-titres en français, transcription disponible). À voir absolument !
  • Chose étonnante, le même Yuval Noah Harari est une star adulée dans la Silicon Valley ;
  • Il y a 14 ans, Firefox 1.0 sortait. J’ai encore des frissons quand j’y pense ! Je pense à tous ceux qui ont été, de près ou de loin, impliqués dans cette improbable aventure, tous les bénévoles en Europe, avec une mention spéciale pour Olivier, Pascal, Peter et les autres qui n’ont pas compté leurs heures. Je repense au stage de d‘outplacement où on tentait (vainement !) de ne pas trop écarquiller les yeux quand j’expliquais que mon projet professionnel consistait à monter une association pour aller botter les fesses de Microsoft.
  • Il y a quelques semaines sortait l’émission ORLM-307 : Données personnelles, comment se protéger ? Qui arrêtera Google et Facebook ?, où j’ai eu la chance d’intervenir. Merci Olivier pour l’invitation !
  • Il y a quelque chose de profondément inquiétant dans la récente fuite de données de Google. Les données personnelles de 500 000 utilisateurs de Google+ ont fuité. Ce sont des choses qui arrivent. On est forcément déçu que Google, qui a cette image de boite qui fait bien les choses, subisse elle aussi des fuites de données d’utilisateurs. Mais ce qui est vraiment inquiétant, c’est que comme dans la plupart des sociétés, Google a caché l’info pendant plus de 6 mois pour éviter le scandale. Source. Et là, ça n’est plus un problème d’incompétence dans la protection des données, c’est un problème de confiance dans l’entreprise, qui démontre ainsi qu’elle est toujours en train de se rapprocher de Facebook au niveau éthique (c’est à dire de plus en plus bas). C’est plus que décevant pour une société qui avait initialement placé la barre plus haut que les autres…
  • L’Union européenne renonce à durcir l’exportation de technologies de surveillance ;
  • It takes three times more energy to mine Bitcoin than gold. “Bitcoin, Ethereum, Litecoin, and Monero consumed 17, 7, 7, and 14 million joules of energy, respectively, to mine $1 worth of each cryptocurrency. […] copper requires just 4MJ, gold requires 5MJ, and platinum needs 9MJ of energy to mine $1 worth of the precious metal. […] mining these four cryptocurrencies is responsible for between three and 16 million tons of CO2 emissions.” En prime, il y a de moins en moins de chance de gagner de l’argent avec ces crypto-monnaies. En gros, il faut arrêter de miner ces crypto-monnaies. Maintenant ! Mise à jour : on me glisse dans l’oreillette qu’il y a des systèmes de blockchain “green”. Faut voir, mais j’ai été trop échaudé par le greenwashing pour y placer beaucoup d’espoir.
  • Qui sont les Français qui se déplacent à vélo ?. « Parmi les grandes villes, Strasbourg sort du lot : 16 % des trajets domicile-travail y sont réalisés à vélo, ce qui lui a notamment valu d’être sacrée capitale du vélo par la Fédération des usagers de la bicyclette (FUB) en 2018. Grenoble (15,2 %) et Bordeaux (11,8 %) complètent le trio de tête. A Paris, la part des déplacements à vélo plafonne à 4 % . La maire de Paris, Anne Hidalgo, a pour ambition de faire passer la part du vélo à 15 % d’ici à 2020. » . Chose très étonnante, plus on a fait d’études, plus on a de chances de rouler à vélo : « Alors que seul 1,5 % des actifs titulaires du bac vont travailler à vélo, ils sont 2 % parmi les titulaires d’un diplôme de niveau bac + 3 ou 4. Cette proportion est supérieure à 5 % pour les titulaires d’un doctorat (bac +8). » ;
  • 70% des Français vont travailler en voiture. Ca me fait revenir à la question que je me posais juste au dessus : pourquoi le plus diplômés roulent-ils à vélo ? J’imagine (sans aucune certitude) que c’est tout simplement parce qu’ils ont de meilleurs revenus que ceux qui sont moins diplômés et cela leur permet donc d’habiter en centre-ville, donc de devoir faire de plus petites distances. À l’inverse, un ouvrier au salaire plus modeste habitera plus loin. De ce fait, la voiture, plus chère et plus polluante risque d’être pour lui la seule solution…
  • Un bon papier : Le prix de l’essence ;
  • En complément, sur le même sujet : Prix du carburant : petit manuel à lire avant de débattre ;
  • Nos conseils pour faire baisser votre consommation de carburant. Voilà l’article sur l’éco-conduite que je n’aurais pas à écrire ! La deuxième bonne nouvelle, c’est que l’éco-conduite, ça marche… J’ai vérifié pour vous !
  • Super bonne nouvelle : “Au Parlement européen, on demande une taxation du kérosène brûlé par les avions et du fioul utilisé par le maritime”. « Mais savoir que les porte-conteneurs et autres paquebots continuent à enfumer les ports avec leur carburant ultra-polluant sans payer la moindre taxe est un véritable scandale. Un scandale aussi énorme que l’absence de taxe sur le transport aérien. les villes avec un aéroport international à proximité sont particulièrement touchées. Dans l’empreinte carbone de Paris, le transport aérien est de loin le premier émetteur de GES : 8,7 millions de tonnes contre 4,7 millions pour la route et 4,8 millions pour l’alimentation. Et pourtant les engagements de réduction des émissions de GES et autres polluants sont le plus souvent repoussés aux calendes grecques. Le maritime se fixe des objectifs de réduction des GES de 50 %… en 2050. Or, le GIEC rappelle qu’après 2030, il sera trop tard. Pour rappel, un passager en avion émet 145 g de CO2 en avion, contre 100 g en voiture et quarante fois moins en train. ;
  • Chaque jour, 1 milliard d’heures de vidéo est vue sur Youtube. 70% des vidéos vues le sont suite à une suggestion de l’algorithme de recommandation de Youtube AlgoTransparency.org propose de voir, jour après jour, quelles sont les vidéos les plus suggérées par Youtube. La proportion de contenus complotistes et/ou radicaux est surprenant. Il y a une raison toute simple à cela : l’algorithme sélectionne les vidéos qui poussent les visiteurs à rester scotchés, et donc poussent à la surenchère permanente et terme de radicalité.

samedi 10 novembre 2018

Comprendre la colère des automobilistes face au prix de l'essence

Dans les bouchons : je déteste conduire, mais j’ai besoin de la voiture pour aller bosser - Au boulot : je déteste ce travail, mais il faut bien payer les frais de la voiture

Illustration par Andy Singer, trouvée chez Colino

Le 17 novembre prochain, certains citoyens annoncent vouloir faire une manif’ monstre pour protester contre l’augmentation du prix de l’essence. Une pétition a même récolté 800 000 signatures.

Plus de 3 Français sur 4 interrogés ont déclaré que l’augmentation des prix du litre de carburant à la pompe « est une mauvaise chose » et qu’ils sont favorables à l’action de blocage des routes prévue le samedi 17 novembre prochain, en signe de protestation contre ces tarifs jugés prohibitifs. (Source).

Parallèlement, on sait tous, depuis des décennies, qu’il faut changer notre mode de développement, de mode de fonctionnement de notre société. Le premier rapport du GIEC, c’était en 1990, il y a 28 ans. Et même pour ceux qui ont une mémoire de poisson rouge, deux événements récents, la fracassante démission de Nicolas Hulot, (ministre de l’environnement, le 28/08/2018), et le dernier rapport du GIEC, en date du 8 octobre 2018, qui commence par cette phrase :

Pour limiter le réchauffement planétaire à 1,5°C, il faudrait modifier rapidement, radicalement et de manière inédite tous les aspects de la société

Difficile de faire plus clair.

Alors comment se fait-il que des millions de concitoyens (3/4 des français) veulent à la fois un avenir pour la planète ET la possibilité pour tous de continuer à bruler plein d’essence ?

Voilà la réponse à laquelle je voudrais répondre dans ce billet, portant pour l’occasion ma casquette de coach. Précision : je ne souhaite pas ici aborder l’aspect politique des choses (quel parti a raison ?), ni l’aspect économique (quelles mesures fiscales etc. apporter ?) mais plutôt l’aspect psychologique.

Protéger mon porte-monnaie tout de suite vs un risque diffus plus tard

Ce qui provoque la colère de nos concitoyens est une combinaison puissante. D’abord, c’est une menace. Elle est immédiate. Et elle est précise : dans quelques jours, je vais avoir plus de mal à boucler mes fins de mois.

Par contre, le changement climatique, c’est beaucoup plus confus et lointain. Le fait que l’année 2017 a été une des trois années les plus chaudes, avec 2016 et 2015 est assez peu tangible. L’autre difficulté, c’est que le danger est lointain. On parle d’impacts en 2030, 2050. Bien moins tangible que mes prochaines courses (en voiture, forcément) à la grande surface d’à coté. Les dangers du changement climatique sont pourtant énormes : montée des eaux, qui va inonder des plaines partout dans le monde, causant la perte de maisons, de villes, de champs, et forçant des millions de gens à être déplacés vers des lieux moins hostiles. Vous vous souvenez de la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina ? Mais voilà, on ne sais pas quand ça arrivera, mais c’est dans longtemps. On ignore (et on ne préfère pas savoir) si sa maison est concernée par le problème. On ne préfère pas savoir, car on a d’autres préoccupations. Comme le prix de l’essence, par exemple.

La psychologie humaine est ainsi faite : les gens sont plus préoccupés par un problème précis à court terme que par un danger plus grave mais plus lointain.

5 étapes du deuil

Quand on apprend la mort d’un proche, on doit faire son deuil de cette personne.

Elisabeth Kübler-Ross, une psychiatre spécialisé dans les patients en fin de vie, a développé un modèle du deuil en 5 phases que voici :

  1. Déni (Denial). Exemple : « Ce n’est pas possible, ils ont dû se tromper. »
  2. Colère (Anger). Exemple : « Pourquoi moi et pas un autre ? Ce n’est pas juste ! »
  3. Marchandage (Bargaining). Exemple : « Laissez-moi vivre pour voir mes enfants diplômés. », « Je ferai ce que vous voudrez, faites-moi vivre quelques années de plus. »
  4. Dépression (Depression). Exemple : « Je suis si triste, pourquoi se préoccuper de quoi que ce soit ? », « Je vais mourir… Et alors ? »
  5. Acceptation (Acceptance). Exemple : « Maintenant, je suis prêt, j’attends mon dernier souffle avec sérénité. »

Quelques précisions importantes :

  • Tous les patients ne passent pas par les 5 phases
  • On peut passer par les phases dans le désordre et les repasser plusieurs fois
  • Le modèle peut s’appliquer à toute forme de perte catastrophique (emploi, revenu, liberté).

En ce qui concerne le changement climatique et la nécessite de repenser le fonctionnement de notre société, nous sommes tous en deuil, même quand on ne le sait pas.

  1. Pour beaucoup, c’est la phase de déni : « mais non, ça n’est pas possible ».
  2. Pour d’autres, c’est la colère, qu’on retrouve dans les commentaires des articles qui parlent du changement de société indispensable pour éviter les catastrophes du changement climatique, genre « vos gueules les écolos, bande de khmers verts (insérer ici vos insultes préférées) ».
  3. Le marchandage est aussi très fréquent, au point qu’on lui a donné un nom qui fasse moins peur. On appelle ça la croissance verte ou le développement durable, du genre « on pourrait continuer comme avant, mais en triant ses déchets ? » ou « je continue de prendre l’avion mais j’ai une compensation carbone ».
  4. La dépression est une phase dangereuse (je sais de quoi je parle). Elle est toxique pour l’individu, il faut donc y rester le moins longtemps possible, mais en plus elle dissuade d’autres de quitter la phase de déni et de progresser dans le processus de deuil.
  5. L’acceptation est la phase ultime. Comme l’explique Elisabeth Kübler-Ross, c’est la phase de la sérénité. On est réconcilié avec l’idée de la perte, on peut envisager d’aller de l’avant, sereinement.

Les facteurs aggravants

Plusieurs choses peuvent aggraver les choses. En voici quelques unes :

Tuer le messager plutôt qu’écouter le message

Quand on ne veut pas savoir (entre déni et colère), on peut avoir tendance à agresser la personne qui porte le message, à le dénigrer, à nier la personne pour éviter d’avoir à entendre et croire le message.

Naomi Klein dans son ouvrage Tout peut changer évoque un concept intéressant pour expliquer cela :

la « cognition culturelle », un processus par lequel chacun peu importe ses tendances politique, filtre toute information nouvelle de manière à protéger sa « vision préférée d’une bonne société ». Si l’information nouvelle semble confirmer cette vision, il l’accepte et l’intègre facilement. Si elle menace son système de croyances, son cerveau se met immédiatement à produire des anticorps intellectuels afin de repousser cette invasion importune[1].

Il me faut ajouter que bien souvent, le messager n’a pas choisi le message, n’accueille pas toujours le message avec le sourire. Il n’est que porteur du message. Pourtant, très souvent, on lui reproche de le porter, comme s’il en était l’auteur, sur l’air de “mais pourquoi tu ne restes pas dans le déni toi aussi !”.

Upton Sinclair à propos d’avoir des billes dans le système

Il est une citation qui ne cesse de me revenir à l’esprit avec une étonnante régularité[2] dans ma carrière d’hacktiviste pour à peu près tous les sujets qui m’intéressent, les standards du Web, le logiciel libre, la vie privée, la protection de l’environnement, etc. C’est une phrase d’Upton Sinclair :

« Il est difficile de faire comprendre quelque chose à quelqu’un quand il est payé pour ne pas le comprendre » (En anglais : “It is difficult to get a man to understand something, when his salary depends on his not understanding it.”)

Heureusement, elle ne s’applique pas de façon systématique : on rencontre parfois des gens qui arrivent à passer outre les intérêts de leur employeur et d’écouter ce qui est dit. Mais c’est rare et encore plus de leur faire reconnaitre la chose.

Le fait est que quasiment tous, nous sommes payés par une entreprise qui a pour objectif de croitre, de plus exploiter des ressources naturelles. Bref, notre employeur n’a probablement pas envie de voir le dérèglement climatique arriver. La décroissance encore moins. Bref, pas facile de rester objectif face aux importants débat qu’il va falloir avoir sur la politique et le dérèglement climatique !

L’exploitation par certains de la colère

J’ai entendu il y a plusieurs années une phrase qui m’avait beaucoup amusé par le cynisme qu’elle décrit : « La meilleure façon de mener une manifestation, c’est d’en trouver une et de courir pour se mettre devant. »

C’est ce que font un certain nombre d’hommes et de femmes politiques avec cette colère contre le changement de société qui doit être mené pour anticiper le changement climatique.

Par exemple Nicolas Dupont-Aignan, qui déclare que si le gouvernement fait cela, c’est pour “faire les poches” des citoyens. Cette approche est le fond de commerce des populistes : repérer ce qui met les gens en colère et la cultiver, quitte à mentir, en vue d’assouvir sa volonté de pouvoir…

Dans un souci de parité, il me faut citer Ségolène Royal qui déclare « Je comprends et je soutiens le mécontentent. […] Justifier cette hausse inconsidérée des taxes sur le carburant par l’écologie, c’est malhonnête et les Français le savent ». Souvenons-nous juste qu’une partie de l’augmentation de la taxe carbone vient d’une loi (nécessaire) votée trois ans plus tôt et qui porte le nom de “loi… Royal”, du nom de la même. Je comprends l’attrait de dire du mal du parti en place pour disposer de visibilité, mais franchement, c’est bas et toxique sur le long terme pour nos institutions. Ah, histoire que le gouvernement Philippe ne soit pas épargné, j’en profite pour dire que j’aimerais beaucoup que le surplus fiscal rapporté par ces mesures soit intégralement ajouté à la transition énergétique. Merci d’avance !

Mise à jour suite à une conversation dans les commentaires et les réseaux sociaux : la France Insoumise mérite aussi d’être citée ici, avec les déclarations successives de ses représentants, 1 2.

Être en colère, c’est déjà entamer le deuil

Même si subir la colère d’une personne énervée par ces augmentations est pénible, il est important d’être en empathie, de comprendre le processus qui l’amène dans un tel état. À une époque j’aurais été moins aimable avec des gens d’un avis contraire au mien, parce qu’ils ne pouvaient/voulaient pas comprendre qu’il faut anticiper le dérèglement climatique et consentir à ces changements de société pour mieux vivre plus tard. Il y a aussi un truc qui me rassure : l’information du fait qu’il faut changer est déjà bien diffusée. Plus personne ne doute du dérèglement climatique et de ses impacts. Surtout, le fait que les gens soient en colère est une preuve que le processus de deuil est entamé pour eux. Aidons-les accompagnons-les pour qu’ils parviennent aussi vite qu’ils le peuvent à la dernière phase du deuil, l’acceptation.

Subir ou choisir ?

Dans une tribune dans Libération, “l’objecteur de croissance” Vincent Liegey[3] explique :

Dans mes conférences, je prends souvent cet exemple pour interpeller sur les bienfaits et l’efficacité de politiques incitatrices, émancipatrices et portées par les citoyens face aux maux engendrés par des politiques imposées. La Hongrie est le troisième pays d’Europe en termes d’utilisation du vélo derrière le Danemark et les Pays-Bas avec une différence majeure : on y retrouve deux types d’usage du vélo. Le moins développé mais le plus mis en avant est celui que l’on observe partout dans les grandes villes, sympa, branché et libérateur, basé sur un choix conscient pour des raisons environnementales et de bien-être. Le deuxième, dans les campagnes, où le vélo se pratique par défaut, vécu comme une humiliation économique, faute de pouvoir s’acheter la voiture, signe de progrès que la publicité nous vend au quotidien sur nos écrans de télé… Dans les deux cas des pratiques vertueuses et désirables en termes de santé publique, convivialité et enjeux climatiques, et pourtant on observe deux ressentis bien différents.

Je vois dans cette explication que nous, en tant qu’individus, nous pouvons refuser ce qui nous arrive et donc le subir (les faits sont têtus et la marge de négociation avec le dérèglement climatique est inexistant) ou bien on peut réfléchir aux options qui sont devant nous et choisir celles qui nous conviennent le mieux. C’est cette seconde approche que j’ai choisi, car elle est sereine, positive et optimiste, et c’est la seule qui va me permettre de rester heureux alors que le monde va vivre une série de bouleversements qui sont pour l’instant inimaginables.


Mise à jour et suivi

La courbe de deuil de la collapsologie

Je découvre avec ravissement qu’il existe une illustration qui résume et étend mon propos (et j’éprouve un peu d’embarras en constatant qu’elle a été dessinée il y a 18 mois). La voici (via Geekenvrac que je remercie), sous licence CC-BY-SA, et son auteur est Mathieu Van Niel :

collapsologie-courbe-de-deuil-v3-0-large.jpg

On note l’ajout par rapport au modèle de Kübler-Ross, que la phase d’acceptation est divisée en 3 sous-phases :

  1. Pardon “Ok, je fais la paix avec le monde et moi-même. #accueil #plénitude”
  2. Sens et Renouveau. “Je m’adapte, je change, je teste, je m’engage. #Résilience #Action #NouveauxRepères”
  3. Croissance et sérénité[4] “C’est pas facile, c’est pas simple, mais c’est beau ! Je célèbre le changement #Cosmos #Beauté”

L’auteur note comme Kübler-Ross : « je risque de faire le yoyo sur la courbe, mais c’est OK » et ajoute trois catégories de réactions :

  1. le ÇaVaPetiste, qui reste en mode colère (on peut lui souhaiter d’évoluer vers la partie droite de la courbe pour éviter de croupir dans son amertume) ;
  2. le Survivaliste, qui pense que l’être humain est fondamentalement mauvais et se prépare à la boucherie future en s’armant et se barricadant tout en se repliant sur lui-même.
  3. l’AquoiBontiste, qui est égoïste et épicurien annonce “foutu pour foutu, profitons de ce qu’il nous reste” (en levant son verre).

Voilà qui va m’éviter d’avoir à écrire un nouvel article sur ces trois approches…

Notes

[1] Dan M. Kahan, « Fixing the Communications Failure », Nature, vol. 463, 2010, p. 296, cité par Naomi Klein, Tout peut changer, première partie, chapitre 1, note #57

[2] Je l’ai mentionnée ici même en juin 2018 et avant en mai 2006 !

[3] On peut retrouver Vincent Liegey dans un épisode de l’excellent podcast Atterrissage.

[4] Au passage, il faut noter qu’on parle ici de croissance personnelle de l’individu, et pas du tout de croissance économique, qui est plutôt le problème que la solution. L’utilisation d’un mot aussi connoté me fait hurler, c’est même la principale bévue de ce document formidable.

mercredi 7 novembre 2018

Collecte de données par Google et en Vrac

En vedette : la collecte des données personnelles par Google

J’aborde dans mes présentations de façon quasi-systématique comment Facebook et Google collectent des données à l’insu de l’utilisateur. Le professeur Douglas C. Schmidt, Professeur d’informatique à la Vanderbilt University, et son équipe ont publié en août dernier un papier assez fascinant sur le sujet. Il est intitulé Google Data Collection.

Les données sont capturées pour l’essentiel de façon passive, c’est à dire sans action volontaire de l’utilisateur. Voici deux extraits, avec pour chaque la traduction par mes soins :

In an example “day in the life” scenario, where a real user with a new Google account and an Android phone (with new SIM card) goes through her daily routine, Google collected data at numerous activity touchpoints, such as user location, routes taken, items purchased, and music listened to. Surprisingly, Google collected or inferred over two-thirds of the information through passive means. At the end of the day, Google identified user interests with remarkable accuracy.

Dans un exemple de scénario “une journée dans la vie d’un utilisateur”, un véritable utilisateur avec un nouveau compte Google et un téléphone Android (avec une nouvelle carte SIM) vit normalement sa vie. Google a récupéré des données durant de nombreuses activités. On trouve la position de l’utilisateur, les voies empruntées dans ses déplacements, ses achats et la musique qu’il a écouté. De façon surprenante, Google a récolté ou déduit les deux tiers de ces informations de façon passive. À la fin de la journée, Google a identifié les intérêts de l’utilisateur avec une précision remarquable.

Both Android and Chrome send data to Google even in the absence of any user interaction. Our experiments show that a dormant, stationary Android phone (with Chrome active in the background) communicated location information to Google 340 times during a 24-hour period, or at an average of 14 data communications per hour.

À la fois Android et Chrome envoient à Google des données même sans interaction de la part de l’utilisateur. Notre expérience démontre qu’un mobile Android immobile (avec Chrome actif en tâche de fond) a communiqué à Google la position géographique 340 fois sur une période de 24 heures, soit une moyenne de 14 envois de données par heure.

Fait amusant, la première phrase de l’executive summary précise : « Google est la plus grande société de publicité en ligne au monde. Mais il est aussi le fournisseur du navigateur #1, la plateforme mobile #1 et le moteur de recherche #1 dans le monde ». Ça m’amuse de réaliser que j’ai été concurrent de Google dans ces 3 derniers domaines (mais pas dans la pub, dieu merci !). Il continue : « la plate-forme vidéo de Google (YouTube), le service de messagerie (Gmail) et l’application de cartographie (GMaps)ont plus d’un milliard d’utilisateurs actifs par mois chacun. Google utilise le succès de ses produits pour récolter des données sur les comportements en ligne et dans la vraie vie de ses utilisateurs, données qui sont ensuite utilisées pour les cibler avec de la publicité payante. »

En vrac

dimanche 28 octobre 2018

Climat et environnement à nouveau sur le devant de la scène

Ballon et pont ferroviaire

Je viens de me plonger dans les archives du Standblog, et je réalise que j’ai publié — sauf erreur — mon premier article sur l’environnement le 13 novembre 2003. Son titre : 7 milliards de surendettés. 15 ans déjà ! Au bout de quelques mois, j’ai même créé une catégorie Environnement dédiée. Au début, je parlais beaucoup de CO2 et de conducteurs de 4x4 qui me faisaient enrager.

Aujourd’hui, 15 ans plus tard, alors que les 4x4 sont toujours plus nombreux en ville, j’ai décidé de réactiver ce thème sur le Standblog, mais avec un ton différent. J’ai vendu mon scooter il y a plusieurs années, conscient que j’avais besoin de « bouger plus » comme on dit dans les publicités pour la malbouffe. En début d’année, j’ai ensuite vendu ma rutilante Harley-Davidson, fatigué de son coté statutaire et consumériste. Je l’ai remplacée par une vieille Suzuki de moyenne cylindrée (650cc), moins clinquante mais plus économique et plus polyvalente. Enfin, depuis la vente de mon scooter, j’utilise les transports en commun parisiens, pas toujours confortables mais souvent bien plus pratiques qu’un véhicule thermique.

Quoi qu’il en soit, j’ai décidé de remettre la rubrique Environnement du Standblog au goût du jour, un goût un peu différent. Moins polémique, moins agressif et plus apaisé (j’espère !) que par le passé. Plus de sérénité, indispensable pour être entendu, plus d’empathie pour ceux qui veulent changer et aussi pour ceux qui ont plus de difficultés. Plus de positif aussi, sans tomber dans l’angélisme ou le greenwashing.

Le ton sera différent, mais le sentiment d’urgence sera le même.

Car il est urgent d’explorer les changements qui s’annoncent, changement climatique et avec, changement de société. Ces changements seront de grande envergure et nous avons le choix. Si on décide d’agir maintenant, le changement sera voulu, accepté et volontaire et j’en suis persuadé, libérateur.

Si, au contraire, on tarde trop, alors le changement sera brutal, violent et surtout subi, sous la contrainte. À nous de choisir.

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